Contre l’oppression fiscale, la pression des contribuables

L’État ou la cavalerie permanente : le naufrage du Tiers médiateur [TRIBUNE]

Pierre Gueneau livre ici une analyse sans concession de la dérive des finances publiques françaises. il décrypte comment l'État est devenu le moteur d'une « cavalerie » financière qui menace notre contrat social.

 

Pierre Gueneau est un économiste et ancien directeur financier international, auteur d’ouvrages reliant théorie macroéconomique et pratique de terrain.

Les considérations qui suivent découlent de la théorie du circuit de Bernard Schmitt (1929-2014). Ses travaux exposent des thèses originales qui dépassent la théorie quantitative classique. J’ai poursuivi ce travail de réflexion pour développer une théorie autonome, aujourd’hui influencée par la théorie mimétique girardienne. En croisant la rigueur de la théorie monétaire avec les apports de la pensée de René Girard, cet article se concentre sur un point névralgique de mes travaux : le surendettement de l’État.

1) L’État ou la démission du Tiers médiateur

Le surendettement public n’est pas un accident comptable, c’est une pathologie de l’autorité.

Normalement, l’État devrait dégager un excédent budgétaire pour amortir sa gigantesque dette accumulée depuis 1974, date du dernier budget en équilibre. En réalité, l’État a substitué à une gestion raisonnée la « cavalerie » de l’endettement : il réemprunte constamment pour rembourser le principal échu, ne s’acquittant que de la charge des intérêts.

Cette fuite en avant prend une tournure frauduleuse lorsque l’État, au lieu d’emprunter des revenus existants sur les marchés financiers, sollicite en sus le système bancaire. Ce dernier répond en émettant une monnaie nouvelle non intégrée à la production. Des titres de dette publique sont émis contre de la monnaie créée ex nihilo.

L’État injecte ainsi dans l’économie des droits à consommer sans qu’aucune production réelle n’existe en contrepartie.

C’est une mécanique purement inflationniste, une « mascarade » où la Banque centrale, en autorisant le refinancement des titres d’État souscrits par les banques, se fait la complice d’une dilution de la valeur de la monnaie.

Pourquoi une telle dérive ? Parce que l’État a perdu sa fonction de Tiers médiateur.

Incapable de résister au mimétisme des désirs, il cède aux égoïsmes catégoriels. En tentant de satisfaire des demandes sociales devenues folles, il oublie qu’il est un système fini. Comme le pressentait Michel Foucault, nous sommes face à l’absurde : « un système fini face à une demande infinie« . En ne sachant plus dire non, l’État ne gouverne plus : il se liquéfie.

2) Le mirage monétaire : quand l’État organise sa propre « cavalerie »

La pensée économique dominante repose sur un dogme, la théorie quantitative, qui traite la monnaie comme un simple « voile » jeté sur l’économie réelle.

Dans ce monde théorique, augmenter la masse monétaire par le crédit ne ferait que hausser proportionnellement les prix, sans affecter la structure de la production et de la répartition. Or, la répartition contractuelle du produit consommable est modifiée par la demande excédentaire.

C’est cette vision qui permet à l’État de masquer sa dérive. Car la réalité est tout autre : la monnaie n’est pas un stock, c’est un flux. Selon la théorie du circuit, chaque euro créé par le crédit doit financer une production réelle nouvelle pour être ensuite détruit lors de la dépense qui reflue. C’est la condition d’un ordre monétaire sain.

La théorie du circuit est une théorie de l’offre : l’offre créée sa propre demande. Aucune monnaie émise ne saurait provenir d’une demande autonome sans devenir une « fausse monnaie ».

En finançant par la dette monétaire une partie de ses dépenses courantes et des droits non contributifs qu’il distribue massivement, l’État injecte dans le circuit des faux droits à consommer.

Il détourne la monnaie de sa fonction première : irriguer l’économie pour produire. Il crée une fausse monnaie de « consommation pure » qui dilue la valeur du travail et de l’épargne. L’inflation qui en découle est une taxe invisible, une confiscation silencieuse opérée par un État qui a renoncé à son rôle de médiateur pour devenir le premier faussaire du contrat social.

3) Le dévoiement de la répartition au sein de l’État : de la solidarité à la prédation

Au cœur de notre économie réside un contrat simple : la richesse produite est partagée entre les facteurs contributifs, le travail et le capital, y compris le travail des agents publics productifs. C’est la répartition primaire.

Par ailleurs, un système d’assurance mutuelle protège contre les aléas de la vie. Dans ce cadre, les droits sont légitimes car ils découlent d’une cotisation préalable assise sur la production. Une répartition dite secondaire est acceptable si dans un souci plus égalitaire les hauts revenus primaires amputés par l’impôt reviennent aux ayants droits contributifs moins favorisés par la vie.

Le dysfonctionnement majeur de l’État contemporain réside dans l’explosion des ayants droit non contributifs. Ici, le fondement du droit n’est plus économique, mais politique ou idéologique.

La charité, autrefois volontaire, est devenue un droit de tirage illimité sur le produit national, sans contrepartie productive.

En ne distinguant plus l’assurance du guichet social, l’État ampute la valeur à la source. Par les impôts sur la production et les cotisations excessives, il ponctionne l’entreprise avant même que le travailleur et l’investisseur n’aient pu se partager le fruit de leur effort. Cette amputation réduit la part affectable au salaire et surtout à l’investissement, condamnant ainsi l’avenir.

L’État cesse d’être le Tiers protecteur pour devenir un prédateur.

Il excite les « égoïsmes catégoriels » : chaque groupe social, aiguillonné par le mimétisme, réclame sa part d’un gâteau dont l’État réduit pourtant la taille.

4) Conclusion : Restaurer le Tiers pour sauver l’État

La crise que nous traversons est une crise de la vérité. En prétendant répondre à une demande sociale infinie, par l’impôt et l’emprunt grossi d’émissions de fausse monnaie, l’État s’est enfermé dans un mensonge systémique. Il a abdiqué sa fonction de Tiers, cet arbitre serein situé au-dessus des appétits, pour devenir un distributeur d’illusions.

Comme je l’ai développé dans mon , l’État ne retrouvera son autorité qu’en acceptant de nouveau sa propre limite : l’équilibre budgétaire.

Sortir de la spirale des rivalités exige de rendre à la monnaie sa dignité de flux gagé exclusivement sur le réel. Cette transformation demande de revenir à une compréhension rigoureuse des circuits économiques. C’est tout l’enjeu de mon ouvrage Macroéconomie, où je démontre qu’une économie bien ordonnée exige une gestion technique rigoureuse de la monnaie émise et des revenus épargnés qui sont réinjectés dans le circuit.

Pour éviter la banqueroute, l’État doit réapprendre l’art de la non réciprocité : savoir dire non aux demandes infinies pour préserver le système fini. Il est temps de passer de l’État-providence, qui promet tout et ne garantit plus rien, à l’État-garant, qui limite son périmètre pour restaurer sa puissance souveraine.

Pierre Gueneau, économiste

Pour en savoir plus

Lisez l’ouvrage de Pierre Gueneau !

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