Contre l’oppression fiscale, la pression des contribuables

Lyon-Turin : les conflits d’intérêts des parlementaires Destot et Bouvard

France 3 a consacré son magazine d'investigation mensuel, « Pièces à Convictions », au tunnel Lyon-Turin. Le coût fiscal et environnemental ainsi que la faible utilité de ce projet ont été abordés, mais pas le conflit d'intérêts de deux parlementaires

26 milliards d’euros pour un gain de temps moindre qu’annoncé : voilà, selon France 3, le « bilan d’étape » du tunnel Lyon-Turin, en cours de réalisation.

« Pièces à Conviction » s’est penché sur les nombreux problèmes du projet. Son financement d’abord : partagé à 40% pour l’Union européenne, 35% pour l’Italie et 25% pour la France, le budget laisse croire que le contribuable français ne paiera « que » 6,5 milliards d’euros, soit un quart des 26 milliards.

Outre que, d’une part, les 10,4 milliards d’euros de l’Union européenne seront, à 17%, financés par le contribuable français qui participe comme tous ses homologues européens au budget commun, le député-maire d’Aix-les-Bains (Savoie) Dominique Dord rappelle qu’aucun grand chantier n’a tenu son budget initial :

Les exemples abondent, du Forum des Halles de Paris au Mucem de Marseille, en passant par le Musée des Confluences de Lyon…

La différence, c’est qu’on ne parle plus de centaines de millions d’euros mais de dizaines de milliards.

Tout donne raison au député d’Aix-les-Bains, à commencer par un rapport de la Cour des Comptes qui rappelle qu’en 2002, le projet était chiffré à 12 milliards d’euros, puis l’addition est montée à 20 milliards, puis 24, pour finalement dépasser les 26 milliards aujourd’hui, et, selon Dominique Dord, 30 milliards à l’issue des travaux.

Le député, qui a changé d’avis après avoir été un fervent défenseur du projet, estime que le tunnel sera « peut-être inutile ».

Et pour le voyageur, en tout cas, le gain de temps sera non de trois heures comme annoncé, mais d’1h25 seulement, en raison des décélérations, arrêts et redémarrages non pris en compte dans la communication officielle.

Côté marchandises, il y a également lieu de s’interroger sur l’opportunité du projet, puisque le tunnel du Mont-Cenis, déjà adapté au ferroutage (acheminement de camions sur des trains spéciaux), n’est utilisé qu’au cinquième de ses capacités. Le tunnel Lyon-Turin risque donc de constituer un doublon, ce qui laisse à penser que l’investissement de départ ne pourra jamais être rentabilisé, au contraire par exemple du tunnel sous la Manche, lequel avait été très coûteux mais répondait à un réel besoin, tant en matière de transport de marchandises que de personnes.

Face au coût du chantier lui-même, deux parlementaires proposent de faire payer une vignette aux poids lourds traversant les Alpes. Il ne s’agit ici officiellement que de financer les travaux, mais en cas de non-rentabilité du tunnel, qui semble probable, on voit mal comment cette vignette pourrait être supprimée.

Ces deux parlementaires ont été missionnés par le gouvernement pour trouver des financements « innovants » pour le Lyon-Turin. Il s’agit de Michel Destot, député de l’Isère et ancien maire de Grenoble, et de Michel Bouvard, ancien député et désormais sénateur de Savoie.

Ce que le reportage ne dit pas, et que Daniel Ibanez, opposant écologiste au projet interviewé, explique dans un communiqué, est que Destot et Bouvard ont des intérêts dans le Lyon-Turin, intérêts qu’ils n’ont pas mentionnés dans leurs déclarations d’intérêts et d’activités respectives (lire celle de Michel Destot et celle de Michel Bouvard).

Michel Bouvard, qui prône la collecte d’un droit de péage supplémentaire pour financer le Lyon-Turin, est administrateur du fonds pour l’intermodalité (FDPITMA) chargé de collecter ce droit. Il est également administrateur du tunnel routier du Fréjus. Quant à Michel Destot, il est administrateur et membre du bureau de l’Institut de la gestion déléguée (IGD), centre névralgique de la privatisation et des partenariats public-privé (PPP) dont font notamment partie les grandes entreprises de BTP.

Daniel Ibanez ayant depuis longtemps dénoncé ce conflit d’intérêts, on se demande pourquoi France 3 n’a pas cru bon, au minimum, de demander aux deux parlementaires de répondre à ces accusations, d’autant que Michel Bouvard était invité en fin d’émission pour le « retour plateau » face à l’économiste Yves Crozet, opposant au projet (lui aussi après y avoir été favorable).

On a connu France 3 plus incisif avec les sénateurs et les députés…

***

Une question annexe qu’on pourrait se poser : comment Michel Bouvard peut-il être administrateur de deux sociétés alors qu’il est sénateur et vice-président du Conseil départemental ? Le temps qu’il consacre à ces fonctions extérieures est nécessairement pris sur celui qu’il doit consacrer à ses mandats, sachant que ceux-ci sont déjà affectés par leur cumul. Or, Bouvard touche 11.600 euros nets par mois en tant que sénateur, plus 2300 euros (après écrêtement) en tant que vice-président du Conseil départemental, soit une rémunération globale de 13.900 euros nette mensuelle.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *