
Une tribune de Jean-Paul Gourévitch, consultant international sur l’Afrique et les migrations
Après avoir inauguré une université de la francophonie à Alexandrie, il a rencontré son homologue kényan William Ruto pour la signature d’accords bilatéraux. Puis il s’est rendu à Addis Abeba pour un entretien avec le premier ministre Abiy Ahmed et au siège de l’Union Africaine où il a conversé avec le président de la Commission de l’UA, le Djiboutien Mahamoud Ali Youssouf, et le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres sur les problèmes de paix et de sécurité.
Emmanuel Macron et le sommet « Africa Forward »
Le clou de ce voyage était le sommet Afrique-France baptisé « Africa Forward : partenariat entre l’Afrique et la France » coprésidé par William Ruto et lui-même, au cours duquel il a prononcé un discours qui restera dans les mémoires sous le nom de « Discours de Nairobi ».
Il a tenté de redéfinir la nouvelle politique africaine de la France : la fin du pré carré et de la «Françafrique», le soutien à l’investissement appuyé par les entreprises françaises auquel le président apporte en quelque sorte son parrainage.
Et le fléchage de cet investissement sur trois priorités : la transition énergétique, le numérique et l’intelligence artificielle, l’économie « bleue » (les océans).
Il faut reconnaître que sur le plan de l’audience, ce voyage s’est avéré un succès.
Plusieurs milliers d’acteurs économiques et de la société civile, une trentaine de délégations africaines dont les présidents de la RDC et du Rwanda, une vingtaine de poids lourds de l’industrie dans la délégation française, dont Rodolphe Saadé président du groupe CMA-CGM, et Patrick Pouyanné le PDG de Total.
Les administrations publiques étaient également représentées avec la Direction Générale du Trésor, l’Agence Française de Développement et sa filiale Proparco.
Les consignes étaient limpides : parler d’un sommet Afrique-France et non pas France-Afrique ; montrer qu’il est tourné résolument vers l’avenir (« Forward ») ; insister sur le fait qu’il se tient en pays anglophone, le nouvel horizon de la diplomatie française.
Tout comme le choix du Kenya, un choix qui redonne du lustre à un pays en compétition de leadership avec l’Afrique du Sud qui avait abrité le dernier G20 en 2025.
Et qui est un choix d’avenir : « Les anciens sommets France-Afrique se tiendront désormais à Nairobi sous l’appellation Africa Forward« .
Les mauvaises langues objecteront qu’il ne pouvait guère en être autrement, la France ayant en quelque sorte été « expulsée » du Mali, du Niger, et du Burkina-Faso les trois pays de l’AES (Alliance des États du Sahel) et désormais « hors jeu » en Guinée et au Tchad.
Emmanuel Macron et l’argent du contribuable
Au bilan, 23 milliards d’investissements dont 14 milliards de la part des entreprises françaises et des pouvoirs publics contre 9 milliards d’investissements africains.
Un virage à 90 degrés par rapport à la politique habituelle d’aide publique au développement (APD) bilatérale : 11,5 milliards d’aide gouvernementale dont environ la moitié va à l’Afrique francophone.
Mais si l’on y ajoute les transferts de fonds de la diaspora, les subventions européennes, l’aide humanitaire, le financement des associations, les dons, les investissements directs étrangers, il faut plutôt tabler sur 23,7 milliards d’euros (voir l’étude de Contribuables Associés « L’aide publique au développement : mécanismes, coûts, efficacité » publiée en juin 2025).
Cette aide avait largement été décriée par les élites africaines pour son « paternalisme », son saupoudrage, et l’absence de résultats immédiatement visibles.
Elle s’était avérée incapable de freiner durablement les flux migratoires et ne contribuait ni au développement réel de l’Afrique ni à sa bonne gouvernance. Des critiques qui trouvaient un facile écho dans une population qui préfère chercher des boucs émissaires plutôt que s’interroger sur la cause de ses échecs.
Qu’on ne s’étonne donc pas de voir le sentiment anti-français s’exprimer vigoureusement dans les manifestations d’autant plus qu’il est attisé par les islamistes, les indépendantistes, les Russes et plus sournoisement par les Chinois, et même nos concurrents américains ou européens !
Même du côté français, les critiques ne manquaient pas : absence de lisibilité, de contrôle et d’évaluation, de cohérence entre l’aide bilatérale et l’aide multilatérale, chantiers idéologiques ou improductifs, prêts non remboursés qui deviennent des dons.
L’APD ne favorise pas vraiment les entreprises françaises et ne contribue pas au rayonnement d’un pays dont l’image de marque ne cesse au contraire de se dégrader.
La méthode Macron : du geste à la parole
Avec la priorité donnée à l’investissement, la politique française tente de renouer les liens avec des dirigeants africains qui ont compris que c’était la clef de leur développement mais qu’ils ne pourraient pas le mettre en œuvre sans des soutiens extérieurs.
La croissance du PIB des pays africains est indéniable même si les chiffres ne prennent pas en compte l’économie informelle. Plus de 4% pour la majorité d’entre eux avec un record de 11,5% pour le Rwanda.
Des chiffres qui donnent le moral aux investisseurs. Les ressources naturelles africaines sont également un enjeu non négligeable. Plusieurs groupes industriels français sont partie prenante de projets en Afrique anglophone et lusophone.
Ce discours avait été précédé par plusieurs mesures qui se voulaient significatives d’une coopération mémorielle, mais uniquement dirigée vers des pays francophones : restitution de biens culturels au Bénin, d’archives militaires au Cameroun, reconnaissance de la responsabilité de la France dans les massacres du Rwanda.
Il faut donc se demander quel sera l’impact du discours de Nairobi. Probablement un effet positif sur les dirigeants et les élites africaines qui y verront une forme de repentance et un découplage entre rente politique et croissance économique.
Beaucoup moins sur le reste de la population.
En Afrique, le geste compte beaucoup plus que la parole. Or l’opinion publique africaine aura surtout retenu la « sortie » du Président qui, sans y être convié, quitte son banc pour rappeler à l’ordre une salle qu’il juge trop bruyante. La scène est passée en boucle sur les réseaux sociaux.
Les Africains détestent qu’on leur fasse la leçon. Surtout si c’est un ancien pays colonisateur qui s’en mêle.
Jean-Paul Gourévitch
