Une tribune de Raphaël Piastra – Maître de conférences – HDR droit public
Dans un entretien à «La Tribune Dimanche», en date du 26 juillet, l’ancien ministre de l’Économie défend un «changement de système» et pas seulement une réforme.
Il y détaille ses priorités et estime que la France est engluée dans une « crise de régime larvée ». Et de préciser « notre modèle est en bout de course. Il ne produit plus les résultats que les Français sont en droit d’attendre, ni pour leur économie, ni pour leur sécurité au quotidien, ni pour l’éducation de leurs enfants. Je le dis avec force : les expédients ne suffiront plus. Il est temps de construire une autre France », exhorte l’ancien pensionnaire de Bercy (2017-2024) auprès de l’hebdomadaire (centriste).
Éloigné depuis deux ans des fonctions politiques, il prône « la rupture » et « la construction d’un autre modèle », sans pour autant officialiser une candidature. « Mon rôle sera justement de porter ce choix. Jusqu’où ? L’avenir le dira », élude-t-il.
Il définit donc 3 priorités assez opportunes il faut en convenir : prospérité, autorité et Europe. Interrogé sur sa conception du modèle social, il juge qu’il doit se cantonner à « un filet de sécurité, pas un open bar ». Selon lui « la protection doit être réservée exclusivement aux plus fragiles ».
C’est une piste intéressante. En revanche il appelle aussi à une réforme de l’État, notamment avec « la suppression de la fonction publique territoriale ». C’est assez saugrenu et pour le moins assez irréaliste. Cependant il se garde bien de donner sa vision de la décentralisation.
Rappelons que Bruno Le Maire était brièvement revenu au gouvernement à l’automne 2025, lors du cirque ayant conduit à la chute en 12 heures de l’équipe Lecornu 1.
Nommé aux Armées, il avait cristallisé les récriminations, ses contempteurs lui faisant endosser le dérapage des finances publiques, faute d’avoir su fermer le robinet après le Covid. Et il est bien là, le problème crucial.
S’il est un politique qui devrait a minima s’abstenir de participer publiquement au débat sur les finances, c’est bien Bruno Le Maire.
Il n’a pas du tout beau jeu de dire aussi : « depuis mon départ de Bercy, trois premiers ministres se sont cassé les dents sur la dette, qui a augmenté de près de 300 milliards d’euros. Vous le voyez bien : la dette est un problème de système, pas un problème de personne. Assez avec les hypocrisies » (La Tribune du Dimanche).
De quelle hypocrisie parle-t-on ? De la sienne pour le coup !
Alors que s’élabore le budget 2027, celui-ci va encore être alourdi d’une dette accumulée depuis 2020. Avec une particulière générosité de 2022 à 2024.
Qui était à Bercy ?
Le 2 juillet sur CNews, Bruno Le Maire estimait : «Nous sommes au bord du précipice financier». Et de rajouter « Le problème de la France, c’est qu’elle est dirigée par des énarques, par ceux qui ont la protection de la haute fonction publique».
Hypocrisie disait-il ? Lorsqu’on lit sa biographie on note qu’ « il intègre l’École nationale d’administration (ENA) au sein de la promotion Valmy, (1996-1998) d’où il sort classé 20e ».
A la vérité cela fait des décennies que Bruno Le Maire participe activement, en tant qu’énarque, à la direction de la France. Et ça commence sous Chirac.
Ainsi en 1998 il devient haut fonctionnaire au Ministère des affaires étrangères (Direction des affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement). Il rejoint ensuite l’équipe du secrétaire général de la présidence de la République de Jacques Chirac, Dominique de Villepin dont il est très proche.
Il suit ce dernier au gré des ministères qu’il occupe (Quai d’Orsay, Beauvau) et jusqu’à Matignon (directeur de cabinet de 2006 à 2007). Par la suite, sous N. Sarkozy, il devient secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes (2008-2009) puis ministre de l’Agriculture (2009-2012).
Il devient par la suite député de l’Eure (2012-2017) mais échoue à prendre la direction de l’UMP. Rallié par surprise à Emmanuel Macron (adhérent à LaRem en septembre 2017), il redevient ministre avec le portefeuille de Bercy qu’il occupe jusqu’en 2024. On passera sur son éphémère passage aux Armées en 2025 : 5 – 6 octobre 2025.
Record absolu sous la Ve république (avec un décret de nomination même pas paru).
Donc avec près de quinze années (et 1 jour !) de gouvernement, l’énarque Le Maire a dirigé une partie de la politique de la France. Pas des moindres puisqu’il s’agissait de l’économie.
Comme nous l’a confié un ancien conseiller de nos amis qui a pratiqué quelques ministères, « il n’y a pas plus techno que Le Maire ».
Sur BFM, le 22 juin dernier, l’ancien locataire de Bercy a assuré ne pas avoir « renoncé à défendre [ses] idées » et dira « en octobre » s’il est candidat à l’élection présidentielle de 2027. Un de plus ! Mais il a un handicap majeur : l’essor vertigineux de la dette lors de son séjour à Bercy.
Des livres politiques mais aussi des romans plutôt érotiques.
Le temps d’une décision est le dernier ouvrage de Monsieur Le Maire (Gallimard, 2026). L’éditeur le présente comme un livre de vérité. Il met à nu la grande bascule du monde. On s’attendait à une vérité un peu plus spéciale.
Notamment celle qui avait été évoquée en Octobre 2024. « La vérité apparaîtra plus tard », Monsieur Le Maire adresse ainsi un SMS énigmatique à France Télévisions : « Cette phrase de Bruno Le Maire, c’est un peu “rendez-vous O.K. Corral“ », estime @Dartigolles, dans #OMSLT avec @Cyrilhanouna sur #Europe1.
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« La vérité apparaîtra plus tard », Bruno Le Maire adresse un SMS énigmatique à France Télévision : « Cette phrase de Bruno Le Maire, c’est un peu «rendez-vous O.K. Corral », estime @Dartigolles, dans #OMSLT avec @Cyrilhanouna sur #Europe1. pic.twitter.com/3bKl2pGqUK
— Europe 1 (@Europe1) October 15, 2024
Nous sommes à l’automne 2024 et l’ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin vient de quitter Bercy et la France est frappée par une dérive folle de ses finances.
Il sait visiblement des choses de la plus haute importance mais attend le bon moment pour « balancer ». Ceux qui agissent ainsi n’ont en vérité soit rien à dire soit, plus sûrement, savent que s’ils parlent ceux d’en face ont aussi du répondant.
J’évoque. Je ne balance pas selon la célèbre réplique de Gabin !
Rappelons qu’en juin 2024, un rapport parlementaire au Sénat accusait Bruno Le Maire de ne pas avoir informé le parlement d’un dérapage probable du déficit alors qu’il en était informé.
Le fossé entre les dépenses et les recettes en 2023 a atteint 5,5 % du produit intérieur brut (PIB), contre une prévision de 4,9 %. Selon le rapport, cet écart qui atteint alors 0,6 point de PIB est « inédit depuis 25 ans ».
L’ancien ministre est parfois appelé « M. Quoi qu’il en coûte » ou « M. 1 000 milliards de dette ». Il aurait averti l’Élysée par courrier confidentiel. Le Palais, bien sûr, ne confirme ni n’infirme. Techno prudent et parfois retors, Bruno Le Maire a visiblement gardé des traces. Sûrement cette « vérité » qui doit apparaître. Mais on ne sait pas quand.
Nous avons donc évoqué plus haut les mots d’un texto ultra laconique mais lourd de sens.
Ledit texto a été émis alors qu’on lui demandait ce qu’il savait réellement du dérapage budgétaire de l’État (quelques 235 milliards pour toutes les mesures covid).
Dérapage conséquent aggravant une dette publique qui a progressé de près de 1 350 milliards d’euros entre 2017 et 2025.
Selon le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) le dérapage est pour un véhicule terrestre un glissement latéral spontané ou dû à un coup de frein, ou à un mouvement du guidon ou du volant, sur route mouillée, verglacée, enneigée, etc.
La plupart du temps un dérapage peut se contrôler. On contrôle mieux un véhicule que des comptes publics visiblement !
Monsieur Le Maire, qui apprécie les voitures de sport, l’a appris à ses dépens.
Il se trouve donc que l’ancien député de l’Eure a été le patron (autoritaire dit-on) de Bercy de 2017 à 2024.
C’est le ministère le plus influent de France.
Il avait tous les compteurs officiels (et officieux) de nos comptes publics sous les yeux. Dieu sait si des voyants rouges étaient allumés. Mais il est vrai que, comme tant de ministres des Finances, il a surtout mis en œuvre les directives présidentielles et en l’espèce même les dérives du président Macron.
Il a osé dire un jour avec un certain mépris : Je paye beaucoup de paquets de pâtes. (La voie française, Flammarion, 2023). Il est des milliers de Français dans le besoin pour qui c’est la nourriture principale.
On se doit de rappeler ici que les dérives des aides Covid (pilotées par Bruno Le Maire) en France tiennent principalement à l’absence de contreparties strictes, la largesse des versements aux grandes entreprises et les fraudes individuelles ou de faux dossiers pour les commerçants et artisans.
Ces largesses financières ont été qualifiées par certains d’« open bar » (expression reprise par M. Le Maire dans son entretien à la Tribune du Dimanche). Il se trouve que l’ancien collaborateur de Dominique de Villepin était derrière le bar.
Il refuse d’en dire plus et surtout d’assumer. Le texto, toujours le texto….
Précisons qu’en juillet 2024, dans un contexte où la Commission européenne s’apprête à proposer l’ouverture d’une procédure pour « déficit excessif » à l’encontre de la France, la Cour des comptes critique le bilan économique de Bruno Le Maire au ministère de l’Économie et des Finances et juge la situation des finances publiques « très dégradée ».
Certes, au printemps 2024, on l’a évoqué, M. Le Maire a envoyé une lettre confidentielle et alarmiste au chef de l’État qui n’en a pas tenu compte et qui l’a même profondément agacé (comme nous l’a confié un ex député macroniste).
On n’en remontre pas au « Mozart de la finance », cher Monsieur !
Même lorsque la dette dépasse les 3 500 milliards d’euros ce qui ne s’est jamais vu en France (même avec les dépenses folles des monarques absolus avant 1789). Il faudra un jour s’interroger sur les causes réelles du départ de B. Le Maire de Bercy le 21 septembre 2024.
Il se trouve que le dérapage fut tel, que Bruno Le Maire a été entendu par une commission d’enquête (commission sur la situation budgétaire de 2023 et 2024 présidée par Éric Coquerel) aux côtés de Gabriel Attal, Michel Barnier, et Madame Élisabeth Borne.
Avec une certaine véhémence, il a même défendu son bilan et la sincérité de son action pendant près de 4 heures.
Tout au plus a-t-il attribué en partie le dérapage du déficit à une « erreur d’évaluation » des recettes fiscales par ses services, tout en niant toute dissimulation ou faute intentionnelle majeure.
Qui était le chef desdits services ?… Cela n’a pas du tout interpellé le mélenchoniste Eric Coquerel qui est resté assez passif sur ces pratiques capitalistes !
Cela étant l’ex grand argentier de Bercy a renvoyé les députés à leur propre tendance à augmenter les dépenses plutôt qu’à les réduire (ce qui n’est pas faux).
Là encore on s’attendait à ce qu’il décrypte le fameux SMS. Curieusement, aucune question sur ce point précis ? Monsieur Le Maire s’est assez bien défendu.
Comme un techno rompu à ce genre d’exercice. Rien n’est venu.
Pas plus que de ses ex collègues d’ailleurs assez falots, eux, au demeurant. Quoi que Monsieur Le Maire ait dit et surtout fait (ou pas fait), il se trouve que la dette française dépasse les 3500 milliards d’euros à ce jour.
Tous les experts sans exception se rejoignent pour dire que, si elle n’est bien sûr pas née en 2017, cette dette a grossi de 1 200 milliards sous Macron et notamment sous le second mandat.
Et, comme on l’a déjà dit, et au risque de nous répéter, M. Le Maire était patron de Bercy du 17 mai 2017 au 21 septembre 2024. Record de durée depuis 1958 d’ailleurs !
Et c’est encore en tant qu’énarque toujours, qu’il a donc amené nos finances, avec d’autres, vers le précipice dont il parle. Le regretté Coluche disait :
« un énarque, c’est un gars que tu lui donnes le Sahara à gérer, au bout de quelques mois il faut qu’il achète du sable ! »
A notre sens on ne saura jamais – où alors dans quelques décennies – ce que signifiait le fameux SMS de Bruno Le Maire. On est en droit de penser que, in fine, à quelques encablures de la présidentielle, les loups ont décidé, une nouvelle fois, de ne pas se manger entre eux…. Peut-être aussi y a-t-il « a skeleton in the closet » (un squelette dans le placard), selon la métaphore suave du romancier anglais William Makepeace en 1845 ?
Le souci à nos yeux c’est que Monsieur Le Maire se dit parfois gaulliste.
Comme tant d’autres à la veille de la présidentielle…
Or imagine-t-on un instant le général se comporter comme lui ? Sérieusement non.
Il redressa la France en 1958 de façon spectaculaire. Déficit budgétaire chronique, appel au FMI pour «boucler les fins de mois», inflation à 15%: l’état de l’économie française et des comptes publics semblait désespéré à la veille du retour au pouvoir du Général.
On est très proche de la faillite. Il obtiendra, selon ses propres termes, un «miracle». Mais une fois encore, n’est pas de Gaulle qui veut…
Son petit-fils Yves estime à raison : « Le général de Gaulle n’a pas de successeur. La seule chose qui succède au général de Gaulle, c’est sa légende. »
Dans l’un de ces précédents livres, Bruno Le Maire opine : « La vie du pouvoir est une expérience des limites du pouvoir » (Jours de pouvoir , Gallimard, 2013, prix du livre politique).
Peut-il, sérieusement, prétendre dans ce contexte et avec les limites qu’il a lui-même touchées voire provoquées, à la plus haute fonction de l’État ?
Contrairement à l’adage vichyste, les Français n’ont pas la mémoire courte…
Raphaël Piastra